Hissons nos valeurs

Que dire, en fin de compte ?
Ce n’est guère plus qu’un cap, encore moins une péninsule.
C’est un bout d’humanité dans un océan de difficultés.
C’est un simple roc, un vulgaire pic.
Mais oui, ce foutu bout de caillou représente beaucoup à mes yeux.

« Tout les hommes pensent que le bonheur est au sommet de la montagne,
alors qu’il est dans l’art de la gravir. »

Confusius

Ah si, j’allais oublier l’essentiel : c’est parti pour le défi Summits4Ukraine !
C’était hier, le 21 mai. Notre destination : l’Aiguille Dibona (3131m), dans le majestueux cirque du Soreiller.

Le cirque du Soreiller se découvre.
(c) Erika Allais

On décide de commencer ce challenge par le seul sommet du massif que je connais déjà.
La météo du week-end est annoncée bonne, et le cirque du Soreiller est à peu près sec d’après mes informateurs. Cette aiguille est symbolique pour moi, car c’est ici qu’en 2014 j’ouvre ma première highline en haute-montagne (d’ailleurs probablement la première haute-ligne du massif des Écrins), avec mon meilleur ami, malheureusement disparu depuis…

Étonnamment, malgré les nombreuses visites passées à la Demoiselle ces dernières années, je n’ai jamais escaladé sa fameuse face sud, pourtant bien caractéristique et connue.
Il fallait un jour remédier à cela, et quoi de plus adapté que l’opportunité d’y levé les couleurs de l’humanité ?

Erika accepte de m’accompagner sur ce premier sommet. Nous voilà parti pour ouvrir le bal avec l’Aiguille, par la voie Madier, une des grandes classiques du lieu.

(Image : 2014, première highline à l’Aiguille Dibona. (c) photo : Pierre Chauffour)

Une première valeur me tient à cœur : la grandeur de l’amitié.
Appelons ça éventuellement dans le jargon montagnard la confiance, ou encore la persévérance collective. Qu’importe, au final. Sans cette valeur, qui régit nos envies et nos peurs, c’est une folie de vouloir fouler les cimes.
En montagne, l’amitié est à la fois une force et une beauté.
Même lorsque vous parlez à votre ami.e en regardant les étoiles…

Pierre et moi – 2013.

21h.
On se retrouve à côté des Étages, avec Erika, pour partir très tôt le samedi matin.

Très joli départ de course… qui a parié sur le cheval en question ?
En me douchant à côté de la voiture, je fais un faux mouvement et je me bloque le dos. Un nerf, tout bêtement. Je connais très bien cette douleur paralysante. Il suffit de 2 jours de repos et d’une bouillotte, et le tout est réglé.
Mais nous n’avons ni deux jours devant nous, ni la bouillotte… Il faudra faire sans !
Vous avez le droit de rire, car à défaut d’être agréable la situation a le mérite d’être comique.

5h30. Samedi 21 mai.
On se réveille et on attaque rapidement la montée au refuge du Soreiller.
La douleur au dos ne semble pas vouloir me laisser tranquille. Il faudra faire avec.
On arrive au refuge sur les coups de 9h. Le temps de s’équiper, d’attendre que les cordées qui nous précèdent s’échappent dans les variantes de la Madier, et nous voilà sur les dalles du somptueux bout de granite effilé.

Après plusieurs heures d’escalade sous un vent froid et puissant, un beau combat dans la célèbre fissure Madier, et quelques doublettes peu aisées, nous arrivons au sommet de l’Aiguille Dibona, haute de 3131 mètres d’altitude, premier des nombreux sommets du défi Summits4Ukraine.
Une pensée pour nos ami.e.s Européens qui en ont besoin. Nous levons le drapeau de l’Ukraine bien haut dans le ciel.
Une cordée d’autrichiens arrive à ce moment-là au sommet. Une autre cordée de tchèques qui sont arrivés juste avant nous nous sourient et tendent le pouce bien haut, vers nous.

Bien que j’ai horreur de la sur-fréquentation de la montagne, j’aime énormément cette diversité de culture qui représente notre univers. Nous sommes tous des humains, quelles que soient notre langue et notre culture. Nous avons tous le droit de partager un instant de vie avec cette nature qui nous entoure.

Au sommet de l’Aiguille Dibona, le 21 mai 2022.
(c) Erika Allais

Retour au refuge.
Après une descente toute en neige mais relativement aisée, on tombe par hasard au refuge sur de très bons copains. Sourires et bienveillance au programme, après une belle journée.
On prends une heure plus tard le dernier bulletin météo, qui annonce de puissants orages pour le lendemain après-midi. Zut, l’activité orageuse est annoncée bien plus tôt que prévu…

A la base nous comptions dormir au refuge, et gravir un autre sommet du cirque dimanche.
Le plan initial est forcément à revoir, car le danger lié à l’orage est indiscutable en montagne. Il ne faut pas prendre ce genre d’aléas à la légère, surtout lorsque l’on sait à quel point les aiguilles rocheuses attirent la foudre et à quel point les fissures conduisent l’électricité.

On réfléchit, on discute, on s’observe, on regarde les topos et les alternatives…
Au final, on décide d’écouter nos impressions. De s’écouter mutuellement. On respecte notre instinct, qui a beaucoup à nous apprendre.
On ne jouera donc pas avec le feu, et on redescends en vallée pour laisser passer le danger.
Il suffira de remonter après l’orage.

Gaston Rébuffat disait à ce propos : « Le meilleur alpiniste est un alpiniste vivant. »

Voici une deuxième valeur qui a du sens, autant dans notre humanité que dans notre pratique de la montagne : savoir s’écouter les uns et les autres, savoir respecter nos instincts et se respecter mutuellement.
Appelez ça comme vous le souhaitez. Dans le fond, il s’agit simplement de prendre soin de vous, et des gens qui vous entourent.

La vue depuis le cirque du Soreiller.
(c) Erika Allais


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